livre le nauffrage paysan
Avant-propos au NAUFRAGE PAYSAN
Le livre de Jacques Maret fourmille d'exemples historiques et d'informations pertinentes sur l'une des fonctions essentielles de notre condition terrestre, « la production de nourriture ».
Il dépeint avec talent les difficultés terribles que traverse aujourd'hui la si belle invention civilisatrice qu'est l'Agri-culture, tout en soulignant les chemins qui lui permettront de les surmonter.
Cet « état des lieux » des modes de production agricoles, présenté en plusieurs tableaux – depuis les problèmes soulevés par l'exploitation intensive jusqu'aux pratiques sophistiquées des technologies de l'agro-industrie –, nous ramène à une question primordiale : l'agriculture dominante des pays du Nord peut-elle continuer à prétendre que ses orientations ont pour seul objectif de nourrir l'humanité, quand l'exemple des trente dernières années nous montre le contraire ?
Peut-on croire en effet qu'une agriculture qui saccage ses ressources (sols, eau et biodiversité), détruit ses paysages et ruine ses paysans, est une pratique durable, capable de répondre aux grands défis qui nous attendent ?
Le scénario qui risque de s'imposer, si nous ne réagissons pas vite et ensemble, ne serait pas plutôt celui d'un retour à la barbarie des origines, chacun voulant s'accaparer les dernières ressources alimentaires de la planète ?
Une agriculture sans paysans, comme l'imposent aujourd'hui les tenants de la pétrochimie et de l'industrie lourde, est aussi pathologique et dangereuse que la course aux armements, née de la même idéologie de domination et d'autodestruction.
Le livre de Jacques Maret fait œuvre utile dans l'espoir que de plus en plus de citoyens sortent de l'illusion et prennent enfin leurs responsabilités dans l'édification d'un monde de justice et de paix.
Philippe Desbrosses,
Président de la commission nationale
du label « Agriculture Biologique ».
Jacques Maret
Le Naufrage paysan
Préface
Paysan depuis bientôt vingt-cinq ans et militant actif de l'écologie politique, Jacques Maret a contribué à la naissance de plusieurs associations, locales ou nationales, engagées dans l'éducation à l'environnement ou dans la lutte anti-OGM.
Son ouvrage souligne les impasses du productivisme agricole et l'urgence, pour la société civile, à sortir d'un modèle nocif pour la santé, l'emploi et l'environnement.
Il décrypte les processus ayant conduit aux crises passées (vache folle, veau aux hormones…), ainsi que la proche menace d'une crise énergétique majeure qui ne manquera pas de se produire quand les prix du pétrole et de l'énergie dans son ensemble seront à leur juste valeur. Jacques Maret réfléchit aussi aux alternatives fonctionnelles, mises en place par des pionniers dans l'indifférence, sinon dans l'hostilité armée, du milieu agricole dit majoritaire. Mais ce système qui se dit moderne entraîne de très lourdes perturbations environnementales, sociales et internationales. Un seul exemple, celui de la répartition des denrées, très mauvaise : aux États-Unis, on jette la moitié de la nourriture et une large majorité des mal-nutris à travers le monde sont des paysans ! Alors que chômage et bidonvilles ne cessent de croître, toutes les alternatives à l'agrochimie sont systématiquement contrecarrées par les multinationales, notamment en privant les paysans, grâce aux hybrides et autres OGM, de la libre disposition des semences par le système de brevets sur le vivant. Pourtant, on sait que ces alternatives, créatrices d'emplois non délocalisables, répartissent plus équitablement les productions vivrières. L'Occident richissime ne peut continuer à épuiser ressources naturelles et humaines, paysanneries vivrières, ressources énergétiques et hydriques comme il le fait aujourd'hui.
Jacques Maret défend dans son livre une agriculture fermière, durable et non chimique, et l'agriculture biologique. Elle seule peut nous redonner confiance dans notre alimentation en refusant toute chimie de synthèse. Avec les autres alternatives, elle partage territorialité, saisonnalité, respect et contact avec le consommateur…
En ce sens, le droit international à la souveraineté alimentaire est une conclusion logique, porteuse d'espoirs pour chacun d'entre nous, et doit devenir l'alternative à l'Organisation mondiale du commerce. La véritable économie solidaire est probablement là, dans la volonté de rendre chacun autonome matériellement, dans le respect de l'autre.
À l'heure du village planétaire, les pistes ainsi ouvertes revivifieront-elles les sociétés villageoises ? Rien n'est moins sûr. Mais paysans et consommateurs ont tout à gagner de la réussite de ces idées respectueuses de l'homme, de sa santé, de la nature ; d'autant plus vite que la crise énergétique brisera bientôt le commerce mondialisé, obligeant nos industries à relocaliser l'économie.
extrait: avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Première partie
Première culture, société villageoise, luttes
1) L'agriculture est la première culture sédentaire humaine
Sédentarisation, agriculture, causes ou conséquences de la hausse démographique ?
Au paléolithique l'espèce humaine bouleverse la planète. Neandertal, Cro-Magnon, nos ancêtres, chasseurs cueilleurs vivaient au rythme des saisons. Pendant des millénaires, cette relation fruste permet leur développement. Les risques alimentaires étaient extrêmes, la moindre pénurie fatale à la tribu en migration permanente. Très vite les préhominiens ont dû se désolidariser de ce risque. À quel moment le futur Homo Sapiens s'est-il détaché des risques de la chasse, du gel qui fait disparaître les baies, du pourrissement de la cueillette péniblement stockée ? comment sont apparues les techniques de conservation et de culture ? l'élevage est-il apparu avant la culture ? des animaux ont-ils été domestiqués pour la garde, le trait, la production ? Nous sommes là dans le domaine des supputations et cette recherche n'est pas le sujet de cet essai ! Toujours est-il que l'espèce n'est devenue « humaine », au sens moderne du terme, que le jour où elle a pu se dégager des contingences alimentaires.
Toutes les cultures, même dites primitives, sont en réalité des systèmes sociaux complexes, telles celles des Inuits, des tribus amérindiennes ou certains chasseurs pêcheurs. La simple cueillette des champignons est un bon exemple : chaque espèce poussant dans un contexte très précis de milieu, d'humidité, de voisinage. Un ramassage avec quelqu'un capable de localiser certaines variétés comestibles, par le soulèvement de quelques feuilles, le montre bien ! La cueillette demande une culture, une mémoire pour savoir ce qui est comestible cru, fermenté, cuit… Nous ne sommes plus dans le cadre de ces cultures de chasseurs cueilleurs qui perdurent de plus en plus difficilement. Les premières tentatives ont dû apparaître il y a 10 à 20 000 ans, avec les cultures sur brûlis : plantes à baies, « céréales », légumes ou racines… Ce qui permit une expansion démographique sans précédent. Des études récentes montrent d'ailleurs que ce type de rotation enrichit la diversité biologique. La culture sur clairières des Celtes ou des Gaulois a permis de passer de 30 000 à 40 000 individus au moment de Lascaux, à peut-être 5 000 000 habitants lors de la guerre des Gaules, avec un pays ne subissant plus de famines au moment de la conquête par César !
Tous ces bénéfices et notre survie même risquent d'être perdus avec l'agriculture productiviste, dépendante du pétrole lui-même en cours d'épuisement.(...)

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