déjeuners sur l'herbe: Manet n'aurait plus les oreilles qui sifflent...
envoyé par chantal
*Eco-Terre <http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/>*
Le pesticide, ce cousin du cavalier mongol
*SYLVAIN TESSON*
* *
Les déjeuners sur l’herbe des années 80. Les guêpes lançaient leurs
raids sur les tartines, les colonnes de fourmis, leurs assauts dans les
coupelles. C’était presque impossible de se coucher dans l’herbe. Près
de trente ans plus tard, forêt de Fontainebleau par un matin de l’hiver
2008 : ambiance à la Ray Bradbury après l’hiver nucléaire. Pas un
vrombissement, pas un bruissement. Sur l’allée, un bousier agonise. Une
mouche traverse l’air, seule. La forêt ressemble à un sépulcre.**
*Dieu. *Gérard Luquet est un lépidoptériste inquiet. A force de passer
sa vie la barbe enfouie dans les herbes, ce professeur du Muséum
d’histoire naturelle a remarqué que la vie s’effondrait dans les espaces
naturels franciliens. Il y a longtemps que les larves du hanneton ne
labourent plus les champs de Beauce. Mais aujourd’hui on est presque en
peine de trouver un papillon sur les corolles. En langage scientifique,
cela s’appelle /«érosion de la biodiversité»./ Le bassin parisien
n’échappe pas à la tendance planétaire : sous la pression des 6,5
milliards d’humains, 2 à 3 espèces vivantes s’éteignent à chaque heure.
Le biologiste Edward O. Wilson prédit la disparition de 30 à 40 % des
espèces d’ici à 2050. On s’inquiète un peu pour le loup et la baleine.
Demain, à Pau, le tribunal jugera le tueur de l’ours Cannelle. Mais les
insectes ? Qui s’inquiète de la partie immergée de l’iceberg ? Saisit-on
que ce qui se voit se nourrit de ce qui ne se voit pas ? Ni les sols ni
les fleurs ne survivraient à la disparition des insectes. Ni les hommes.
Les Égyptiens le savaient : ils avaient fait du scarabée un dieu. Dans
son laboratoire, Luquet égraine la liste noire : 18 % des espèces
d’orthoptères et 34 % des espèces de lépidoptères ont disparu de
l’Ile-de-France, 50 % des oiseaux ont déserté Paris, plus de 40 % des
papillons encore présents connaissent une inquiétante régression. Le
nettoyage par le vide commence en 1950. L’urbanisation étend ses
tentacules de béton, gagnant sur les milieux naturels.
L’Ile-de-France, c’est Calcutta. Onze millions de Franciliens sur 2 % du
territoire national. Toute nouvelle route est une balafre qui cloisonne
l’espace. Comment deux charançons amoureux séparés par l’autoroute A 86
peuvent-ils s’y prendre pour convoler ? Puis l’agriculture et la
sylviculture industrielles tuent les sols. Le pesticide est un cousin du
cavalier mongol. Papillons et coléoptères meurent de la concentration de
nitrites dans les plantes. On croirait du Péguy : le petit peuple tombe
au pied des épis mûrs. Les paysages nous trompent. Ils donnent à la
campagne le visage de la Nature. On croit qu’il faut se réjouir de ce
que les terres cultivées occupent la moitié de la surface de
l’Ile-de-France mais on ignore qu’il y a davantage de vie dans la cour
carrée du Louvre que dans un champ de blé traité du Gâtinais. /«Il y a
les jardins !»/ diront les optimistes. /«Des zones quasi abiotiques»,/
corrige Luquet, lucide. Dans les campagnes mitées de pavillons, les
jardiniers de la rurbanisation noient de fongicides leur pré carré pour
obtenir un gazon au garde-à-vous, droit dans ses mottes, où assister
confortablement à l’épanouissement des géraniums asiatiques et des
thuyas mortifères. Les Jardiland sont des dépôts d’armes de destruction
massive.
En 1990, deuxième coup de glas pour la nature francilienne. Le
réchauffement global pousse certaines espèces méditerranéennes vers le
nord. Pour les insectes provençaux, l’Ile-de-France devient vivable.
C’est l’alerte ! Luquet tient la carte de l’avancée des fronts, comme à
la guerre. La thécla des nerpruns est dans l’Essonne. La mante et les
processionnaires sudistes ont gagné Fontainebleau. Le grillon d’Italie
est déjà chez les ch’tis ! Les espèces franciliennes de souche dites
eurosibériennes (ce vieux rêve poutinien, réalisé par les entomologistes
!) disparaissent du bassin parisien, cherchant le froid vers le
septentrion. /«Le problème,/ dit Luquet, /est que la proportion
d’insectes qui migrent vers les hautes latitudes est supérieure à celle
d’espèces qui arrivent.»/ L’Ile-de-France, terre d’abandon.
*Silence. *La vie vaut-elle la peine dans un monde déserté par l’azaré
de l’esparcette, le dectique des brandes et l’hespérie des potentilles ?
Veut-on que les enfants grandissent sans savoir que la mélitée a pianoté
sur les digitales ? Pourquoi les bêtes s’opiniâtreraient-elles dans un
monde désenchanté ? /«La biodiversité recule»,/ disent les naturalistes.
Les dieux se retirent, écrivait Léon Bloy. Ils emportent avec eux leurs
joyaux : coléoptères et papillons. Les futaies s’emplissent de silence,
cet écho du progrès.

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